N°10  
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L'ORIENT APRES L'AMOUR

L'Orient après l'amour, Actes sud, 210p. 19 €

Mohamed Kacimi

Mohamed Kacimi : "Je me presse de rire de tout, de peur d'être obligé d'en pleurer[1]"

 

J'avais découvert Mohamed Kacimi par une pièce intitulée La confession d'Abraham. Époustouflant ! C'est donc avec sympathie que j'observe, émoustillé, les cuisses sensuelles de la couverture de L'orient après l'amour.

Ce livre commence comme une autobiographie : l'auteur grandit dans sa zaouïa. Un récit prend le relais quand il devient adolescent : des témoignages inspirés des souvenirs de ses oncles et grand-père. Un carnet de voyage suit : Damas, Le Caire, Beyrouth, Jérusalem… Puis le texte se transforme en une suite de courtes saynètes. Les dernières pages tissent un ana, où Mohamed Kacimi nous confie les leçons qu'il a tirées de l'expérience de la vie.

Hétéroclite, ce livre ? Non, c'est un exemple typique de la NLA[2], que l'on rencontre donc aussi bien au sud qu'au nord du Sahara. Le décloisonnement des genres est certes déconcertant, mais ces diverses briques sont liées par un mortier en granit : l'humour.

Un humour plus décapant qu'un torrent de larmes. On  trouve dans ce texte le sarcasme : "Je suis né dans une Zaouïa, un phalanstère soufi"; la raillerie : de son oncle tombé, en dansant, à la renverse sur un brasero, il dit "Il rentrait (…) en chantant la Marseillaise, car il avait décrété que la musique arabe était fatale pour le cul"; mais aussi l'autodérision : "Les Arabes n'ont d'amour que pour les êtres et les choses qu'ils ont anéantis"; ou encore le saugrenu : au Saint Sépulcre, parlant des pèlerins, "les Chinois en larmes et en peluches se jettent sur la pierre du Lavement". L'humour grivois n'est pas absent : (dans le RER un jeune homme tente de glisser son numéro de téléphone à une jeune femme)

"-         Vous voyez bien que la demoiselle ne veut pas de votre numéro.
-          Tu parles qu'elle ne veut pas, elles veulent toutes niquer, (…)
-          Écoutez, si elle ne veut pas de votre numéro, moi je veux bien le prendre.
Le visage du jeune homme s'éclaire.
-          Tu veux que je te nique ?"

On l'aura compris, presque toutes les formes du rire se côtoient dans ce livre, le calembour, l'ironie, le ridicule, le mot d'esprit, le persiflage, la facétie, la parodie etc. Même dans le titre qui est une plaisanterie, puisque l'amour est le grand absent ! C'est L'Orient après… Donc si c'est après, c'est que c'est fini, et on n'en parle pas !

La jubilation que procure cette lecture est aussi esthétique, et l'ombre de Rimbaud plane sur le texte. De Beyrouth, il écrit "Les pistes d'atterrissage finissent toutes à la banlieue sud, raz de marée chiite fait (…) de femmes voilées qui dévalent le soleil comme des taches d'encre de Chine."


 

[1] Réplique de Figaro, dans Le Barbier de Séville, de Beaumarchais.
[2] NLA : Nouvelle Littérature Africaine.