Dès les
premières lignes, je suis séduit par le style qui me surprend.
Les phrases longues rebondissent jusqu'à former des paragraphes.
Une écriture lyrique, qui évoque parfois le récitatif des
prières traditionnelles, et où le poétique se glisse jusque dans
la narration des scènes d'horreur. Je suis aussi parfois
déconcerté par des passages oniriques qui sont peut-être des
métaphores, comme l'apparition de "millions de ballons rouges"
dans le ciel de la capitale.
Le ton est
délibérément caricatural. Mais, le portrait de Son Excellence
l'honorable infaillible n'est-il pas outrancier? On admet
l'idée qu'un dictateur puisse envoyer des enfants marcher sur
des champs de mine pour ouvrir le passage à ses soldats
aguerris. On est circonspect quand le narrateur affirme qu'il a
promulgué un décret interdisant aux femmes de porter des
sous-vêtements pour faciliter leur viol par ses troupes.
L'interdit qui frappe l'importation de denrées est présenté
comme la volonté d'affamer une population. N'est-ce pas un bon
moyen d'assurer le développement endogène? Que les dignitaires
d'une dictature soient cyniques, c'est connu, on pense à
Staline, Hitler ou Pol Pot. Qu'ils soient stupides, c'est moins
crédible : prendre le pouvoir et le conserver ne demande-t-il
pas une réelle intelligence?
Car là est
le danger quand on cherche à dénoncer un homme politique : où
finit la caricature et où commence la démesure? Même s'il faut
admettre que les trois tyrans cités ont, eux, dépassé la
démesure. Cette anecdote illustrera mon trouble : un percepteur
réclame une taxe exorbitante à une femme. Lors de l'algarade qui
s'ensuit, elle est rouée de coups. Ses trois fils se précipitent
pour la sauver, le fonctionnaire les abat froidement. Quel
crédit accorder à ce récit ? Est-ce un témoignage? Une
caricature? Une outrance?
Et le
Darfour ? Il semble loin, très loin, à peine entr'aperçu. Mais
peut-être ne suis-je pas initié pour reconnaître sa présence
entre les lignes?