N°12  
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UN REGARD PLEIN DE DESIR
CES JOURS QUI DANSENT AVEC LA NUIT
LA VIE EST UN SALE BOULOT
FRANCE... TERRE D'ECUEILS
SILA 2009

Un regard plein de désir, The Key publishing house, 2009, 144 pages.

Un regard plein de désir’ de Yagoub Adam Saed Al-Nour traduit de l'arabe par Xavier Luffin

Nous sommes dans l'aéroport de la capitale de la "Grande nation", dirigée par "Son Excellence l'honorable infaillible". Un lieu facilement identifiable par les patronymes des personnages et l'origine de l'auteur*. Le héros se dilue dans la foule et on le sent chargé d'adrénaline, la rencontre avec quelque uniforme que ce soit pouvant faire échouer son rêve: s'envoler vers la liberté. Il meuble son attente de souvenirs, autant d'anecdotes émouvantes qui façonnent ce roman sans intrigue.

Dès les premières lignes, je suis séduit par le style qui me surprend. Les phrases longues rebondissent jusqu'à former des paragraphes. Une écriture lyrique, qui évoque parfois le récitatif des prières traditionnelles, et où le poétique se glisse jusque dans la narration des scènes d'horreur. Je suis aussi parfois déconcerté par des passages oniriques qui sont peut-être des métaphores, comme l'apparition de "millions de ballons rouges" dans le ciel de la capitale.

Le ton est délibérément caricatural. Mais, le portrait de Son Excellence l'honorable infaillible n'est-il pas outrancier? On admet l'idée qu'un dictateur puisse envoyer des enfants marcher sur des champs de mine pour ouvrir le passage à ses soldats aguerris. On est circonspect quand le narrateur affirme qu'il a promulgué un décret interdisant aux femmes de porter des sous-vêtements pour faciliter leur viol par ses troupes. L'interdit qui frappe l'importation de denrées est présenté comme la volonté d'affamer une population. N'est-ce pas un bon moyen d'assurer le développement endogène? Que les dignitaires d'une dictature soient cyniques, c'est connu, on pense à Staline, Hitler ou Pol Pot. Qu'ils soient stupides, c'est moins crédible : prendre le pouvoir et le conserver ne demande-t-il pas une réelle intelligence?

Car là est le danger quand on cherche à dénoncer un homme politique : où finit la caricature et où commence la démesure? Même s'il faut admettre que les trois tyrans cités ont, eux, dépassé la démesure. Cette anecdote illustrera mon trouble : un percepteur réclame une taxe exorbitante à une femme. Lors de l'algarade qui s'ensuit, elle est rouée de coups. Ses trois fils se précipitent pour la sauver, le fonctionnaire les abat froidement. Quel crédit accorder à ce récit ? Est-ce un témoignage? Une caricature? Une outrance?

Et le Darfour ? Il semble loin, très loin, à peine entr'aperçu. Mais peut-être ne suis-je pas initié pour reconnaître sa présence entre les lignes?

 
Je me garderai de porter un jugement sur un roman qui traite au second degré d'un sujet que je ne maîtrise pas suffisamment. Cette lecture enrichissante me laisse malgré tout comme un arrière goût, celui d'une bonne cause qui n'aurait pas trouvé l'avocat idéal.

*Yagoub Adam Saed Al-Nour est originaire du Darfour.