N°16  
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SPECIAL SALONS
LE COLLECTIVISME LITTERAIRE
L'ESPRIT PANAF : ANCRAGE AFRICAIN
AFRIQUE, EN TOUTES INDEPENDANCES

Ancrage africain, collectif, nouvelles, Editions Apic (Alger), 2009, 254 pages, 13 €.

 

Sami Tchak

 

Hamid Skiff

L’esprit Panaf

 

A l’occasion de la renaissance du festival panafricain d’Alger, en 2009, Madame Toumi, Ministre de la culture d’Algérie, a organisé une résidence en écriture regroupant parmi les meilleurs des écrivains francophones au nord et au sud du Sahara, avec par exemple Alain Mabanckou, Tanella Boni, Yahia Belaskri, ou encore Anouar Benmalek, pour ne citer qu’eux. On a demandé à chacun de produire un texte. Ils ont été publiés par Les Editions Apic, sous le titre : Ancrage africain. Il arrive que ce type de recueil soit « bidonné », les participants venant avec des textes tout prêts. Ce n’est pas le cas ici, puisque la plupart des nouvelles sont directement inspirées par la résidence elle-même,

 

Le dénominateur commun à ces contributions, c’est qu’elles sont d’une écriture impeccable. Chacune d’elle mériterait sa note de lecture, mais je me limiterai aux deux que j’ai préférées, même si j’ai apprécié les autres, et je pense en particulier à « L’étrangère » de Tanella Boni.

 

 

Sami Tchak : Le regard en dedans.

 

Les héros des romans de Sami Tchak font toujours le contraire de ce que j’attends d’eux. Ils me fascinent et m’agacent à la fois. Fascination pour l’imagination de l’auteur, agacement de mon cartésianisme. Dans ce récit, l’effet de surprise – classique chez Sami au point qu’on serait surpris qu’il ne nous surprenne pas– vient du fait qu’il est sincère. Totalement. Foin de la  rhétorique qui lui est chère, oublié le sociologue, il laisse le champ libre au philosophe. Le résultat est une histoire bouleversante d’émotion.

Un écrivain en résidence à Alger croise sur le trottoir un inconnu qui lui propose de le suivre. Que feriez-vous à sa place ? Lui n’hésite pas : « Rarement, ma curiosité a cédé la place à la prudence. » Et pourtant, il est conscient que « cette ville, je ne pouvais l’oublier, avait sa vieille et fraîche mémoire de sang ». Il se retrouve dans une de ces favelas accrochées aux flancs des canyons qui ravinent la capitale. « Une bicoque comme la pauvreté a le génie d’en fabriquer ». Là, un homme, aveugle. Et des tas de livres : « qui semblaient avoir une voix, oui, je les entendais parler, rire, pleurer… »  S’ensuit un monologue bluffant d’émotion sur la cécité des voyants, et le regard des aveugles : « Je dis voir, pas regarder, car ce qu’on voit, le regard ne le perçoit pas. » Un texte profond que je ne suis pas près d’oublier, et qui brille dans ma nuit comme un diamant.

 

 

Hamid Skif : Le voyage.

 

Cette nouvelle est le premier texte que j’ai lu de Hamid Skiff. Ce n’est pas le moindre intérêt de ces recueils collectifs, que de créer ce genre de rencontre. L’histoire est invraisemblable, incohérente, (on pense à Pékin-terminus de Boris Vian) : un congrès d’écrivains africains s’éternise dans une ville qui ressemble à s’y méprendre à Alger. Les autorités s’en agacent et affrètent un car pour rapatrier chez eux les troublions. Le narrateur est le chauffeur du car.

Dès les premières lignes, j’ai eu le coup de foudre. Et d’abord, pour l’humour. L’humour est à l’écriture ce que le sel est à la cuisine. Indispensable, mais dont l’excès rend le plat immangeable. Celui d’Hamid skiff est dosé juste ce qu’il faut. Il pratique  la dérision : « La grande mosquée de Tombouctou, une de leurs filiales, reconnues d’utilité publique. » La moquerie : « Si on a lu vos livres ? (…) Vous ne faites pas de musique ? Vous n’êtes pas footballeurs ? Mais à quoi servez-vous donc ? » Et aussi la satire, car les écrivains de cette nouvelle rappellent par leurs petits défauts, certains des participants à la résidence : « Des écrivains, il en est de fiers et de fous, des jaloux d’eux-mêmes, et des bavards inconsolables, (…) des branleurs de mots, encenseurs de morts sans défense… » En fait, chaque phrase est jubilatoire, même quand il s’agit de digressions qui n’ont rien à voir avec le sujet, et qu’on pardonne, tellement elles sont plaisantes à lire.

Derrière cette façade de rire, Hamid skiff est un clown triste car, comme plusieurs autres du recueil, et Rachid Boudjedra le souligne dans sa préface, cette histoire est d’abord celle d’un retour manqué : « J’ai survécu à toutes sortes de maladies, sauf à celle du souvenir. » 

Décidément, cette nouvelle n’est loufoque qu’en apparence… Il faudra la relire !